L’aéroport de Notre Drame des Landes

En 1963, viagra dans une logique nationale de déconcentration et « d’équilibre » territorial, de grands projets de développement voient le jour en France. Parmi eux, celui d’un aéroport pour le Grand Ouest à proximité de Nantes. Le site de Notre Dame des Landes est identifié dès 1968 pour accueillir cette structure, mais ça n’est qu’en 1971 que le site sera définitivement retenu, puis « réservé » afin de permettre son rachat par le conseil général de Loire-Atlantique, via la création d’une Zone d’Aménagement Différée (ZAD) en 1974.

Allô Mac Fly !!!

Dans l’attente de la création du futur aéroport, un projet devenu de moins en moins opportun compte tenu de la crise pétrolière des années 70 (et accessoirement d’une résistance locale de la part d’agriculteurs via l’Association de Défense des Exploitants Concernés par l’Aéroport, l’ADECA), les activités agricoles sur le site ont été maintenues via l’octroi de baux précaires. Les limites légales imposées par ces contrats d’exploitation des terres ont rendu trop peu rentables -voire impossibles- sur place les grands bouleversement agricoles typiques des années 80 : construction de grosses exploitations, modification de la circulation des eaux de surface (drainage, comblement des mares), remembrement, etc… Les 1650 Ha du projet ont donc, en entrant pourrait-on dire dans une sorte de faille spatio-temporelle, échappé aux révolutions du monde agricole moderne, et en particulier à certaines de ses dérives productivistes visant à « détruire plus pour gagner plus ».

Nous sommes donc, à l’horizon 2013 à Notre Dame des Landes, sur un territoire à la fois particulièrement préservé d’un point de vue purement écologique puisque aucun biotope n’a pu être modifié pour quelque raison que ce soit (deux ZNIEFF ont d’ailleurs été avalisées sur place), mais aussi sur un secteur où les exploitants ont du trouver des alternatives aux méthodes en vogue pour subsister : élevage bovin traditionnel, culture vivrière extensive, et circuits de distribution courts, à l’instar des fameuses AMAP. Des modes de fonctionnement qui pourraient paraître rustiques, certes, mais qui aujourd’hui ont trouvé leur place, leur clientèle, et qui surtout tiennent de mieux en mieux tête à une mondialisation néo-libérale agricole de plus en plus en crise.

Comme quoi paysans et écologie peuvent parfaitement faire bon ménage et prospérer, le plus ironique étant qu’à Notre Dame des Landes, le caractère précurseur de ce qui deviendra un véritable succès local est directement lié au projet d’aéroport en lui-même ! Il semblerait que ce coin perdu de Loire-Atlantique n’ait finalement pas stagné dans la déchéance, au point de finir sacrifié sur l’autel du dieu béton dans l’indifférence la plus totale, mais qu’il ait bel et bien effectué, tant d’un point de vue humain qu’écologique, un véritable retour vers le futur…

Et tout ça sans DeLorean ! S’il vous plaît !

Notre Dame des Landes, c'est 98% de zones humides en tête de bassin. Normal que cela soit un véritable havre de paix pour les amphibiens...

Notre Dame des Landes, c’est 98% de zones humides en tête de bassin. Normal que cela soit un véritable havre de paix pour les amphibiens…

Un remake ligérien de Dallas ?

En l’an 2000, l’état rouvre le dossier et suggère de réaliser « un nouvel aéroport, en remplacement de Nantes-Atlantique, sur le site de Notre-Dame-des-Landes afin de valoriser la dimension internationale et européenne des échanges de l’Ouest Atlantique ». En 2007, le Grenelle de l’environnement annonce toutefois le gel de toute nouvelle structure aéroportuaire. Sur le papier, le projet n’est alors plus une simple création d’infrastructure, mais devient un « transfert pour raison environnementale », ce qui permet de contourner les préconisations du Grenelle, tout en satisfaisant au passage la seule réserve émise par la préfecture lors de la signature de la Déclaration d’Utilité Publique en 2008 (tout doit être HQE). Le transfert sera partiel cependant, afin de ne pas pénaliser la société Airbus dont l’usine se situe au pied des pistes de l’actuel aéroport… Il y aura donc, quoi qu’il arrive à terme, des avions qui continueront à survoler Nantes, ainsi que le fameux lac de Grand Lieu, pris à parti comme principal argument environnementaliste du projet.

Du coup, parlons en un peu du lac de Grand Lieu : situé à 7 km au sud-ouest de Nantes-Atlantique, cet immense lac de plaine unique en Europe cumule à lui seul plus de statuts de protection que nulle autre zone naturelle en France : réserve naturelle (régionale et nationale), site RAMSAR, site classé, ZPS, ZSC, ZNIEFF… pour ne citer que ceux qui ne concernent que le lac à proprement dit. Parce qu’ils sont pour la plupart extrêmement contraignants d’un point de vue réglementaire, ces zonages passent par des études et des suivis réguliers qui permettent entre autre de mettre en avant les divers problèmes écologiques dont souffrent -ou pourraient souffrir- les lieux. Or, si l’on prend le temps d’éplucher chacun des documents en question au sujet du lac de Grand Lieu (disponibles sur le site de l’INPN), il s’avère qu’à aucun moment il n’est question d’atteintes liées à la présence de Nantes Atlantique, ou au survol du lac par les avions ! Une réalité confirmée par ailleurs par l’ancien directeur du parc naturel de Grand Lieu, M. Marion, pour qui de surcroit un démantèlement de l’aéroport signerait la fin du périmètre de protection jouxtant le lac au nord, une zone, qui, si elle venait à s’urbaniser, créerait des nuisances infiniment plus préjudiciables au lac que l’actuelle infrastructure aéroportuaire…

L’Association Citoyenne Intercommunale des Populations concernées par le projet d’Aéroport de Notre Dame des Landes, l’ACIPA et le Collectif d’Elus Doutant de la pertinence de l’Aéroport de Notre Dame des Landes, le CéDpa, ont depuis longtemps proposé une alternative au projet, une alternative qui permet non seulement d’éviter le survol du lac, mais aussi de répondre à deux autres arguments majeurs des pro-aéroport, à savoir la pollution sonore à Nantes même, et le risque que représentent les avions en approche, survolant donc à basse altitude la ville : la création d’une piste orientée est/ouest sur le site de Nantes Atlantique, un aéroport qui ne comporte pour l’heure qu’un axe nord/sud…

Notons que les communes du Sud Loire s’inquiètent fortement du bruit que ne manquerait pas de produire un nouvel axe de vol, si toutefois l’idée d’une telle piste voyait le jour. Cette inquiétude est légitime, mais souvenons nous juste des quelques éléments suivants : Mme Verchère, l’ancienne maire de Bouguenais de 1993 à 2007 (commune où se situe l’actuel aéroport), a déclaré n’avoir « jamais été confrontée à de quelconques mouvements citoyens (pétitions ou autre) concernant les nuisances sonores sur sa commune ». Elle qui aurait du logiquement être la mieux placée pour défendre ce projet est même aujourd’hui l’un des principaux leader du CéDpa… En outre, si cette pollution sonore a longtemps effrayé certains élus de la ville de Nantes dans le contexte précis de leurs projets de développement urbain (île de Nantes), force est de constater aujourd’hui qu’il n’a jamais, concrètement, constitué une entrave à celui-ci, dixit un des bras droit de Jean Marc Ayrault, M. Ronan Dantec. Il n’a pas non plus participé à déprécier l’environnement et le cadre de vie de cette ville, preuve en est cette année avec la nomination de Nantes en tant que « capitale verte de l’Europe », une première en France.

Un p'tit chemin dans un sous bois tout sympa à deux pas de Notre Dame des Landes. Un sous-bois qui sera peut-être moins sympa s'il se situe sur le tracé de la route ou du chemin de fer vers le futur aéroport, ou s'il se trouve sur les zones industrielles qui se construiront avec le temps, dans 10, 15, 30 ans. Qui sait...

Un p’tit chemin dans un sous bois tout sympa à deux pas de Notre Dame des Landes. Un sous-bois qui sera peut-être moins sympa s’il se situe sur le tracé de la route ou du chemin de fer vers le futur aéroport, ou s’il se trouve sur les zones industrielles qui se construiront avec le temps, dans 10, 15, 30 ans. Qui sait…

L’aéroport « et son monde ».

Qui dit nouvel aéroport, dit aussi création de nouvelles dessertes et optimisation de celles existantes. Aux abords du site de Notre Dame des Landes, il est ainsi question de créer une 2X2 voies de 11,6km, reliant la route de Rennes (RN137) à la route de Vannes (RN165 et future autoroute A82) mais aussi 17km chemin de fer (tram train) destinés à raccorder en 2035 le futur aéroport à la desserte ferroviaire Nantes / Châteaubriant actuellement en cours de réfection (58 km). A noter toutefois que ce fameux tronçon tram train de 17 km semble faire de moins en moins l’unanimité, et qu’il reste très possible qu’il ne se fasse pas…

A titre de comparaison, il faudrait 150m de rails pour relier l’actuel aéroport au réseau ferré local, 1km de rails pour relier le tram nantais à celui-ci, et bien sûr aucune nouvelle route… Inutile de s’étendre sur les conclusions à en tirer en terme de coût, certes, mais aussi d’impacts environnementaux entre d’un côté les sacrifices qu’impliqueront la construction des dessertes qui seront nécessaires à l’aéroport de Notre Dame des Landes, et d’un autre côté la simple optimisation de celles menant à Nantes Atlantique. Inutile non plus de s’étendre sur les impacts d’un nouveau tronçon routier en terme de bilan carbone, d’autant que quoi qu’il arrive, entre 2017 (date d’ouverture présumée de l’aéroport) et 2035 (date du « possible » raccordement avec le tram train), la voiture sera bel et bien le seul moyen de se rendre sur place.

Pour finir, il serait bon de rappeler un certain nombre d’enjeux en regard de la loi sur l’eau et les milieux aquatiques de 2006. Non seulement le projet de Notre Dame des Landes est clairement contraire à tout ce qu’elle préconise -et impose- en matière de correcte gestion des ressources (98% des terres concernées sont classées « zones humides » et sont situées en tête de deux bassins versants) mais il prend en total porte-à-faux les engagements de la France envers la politique européenne en matière d’environnement, ce qui ne manquera pas, même s’il s’agit là d’une triste habitude, de se solder par d’énièmes condamnations par la cour de justice de l’Union européenne pour non respect de nombreuses directives (DCE 2015, directive « habitat »…). Dans cette lancée, il serait aussi possible d’évoquer le très tendu dossier des mesures compensatoires du projet qui ne respectent en aucune manière, dans l’état actuel des propositions faites par Vinci, ni la loi française, ni même encore d’autres directives européennes. L’union Européenne, alertée par l’euro-députée Sandrine Bélier, a d’ailleurs fini par s’intéresser à tout cela et réclame désormais des comptes à l’État Français.

Balayée d’un revers de manche du seul fait d’études d’impacts à la méthodologie plus que discutables (et discutées !), la question environnementale a longtemps été minimisée au sein du projet. Pour remédier à cela, un collectif naturaliste a vu le jour fin 2012, sa vocation est de travailler sur une nouvelle étude, bénévole certes, mais elle aussi dans le respect le plus strict de la loi, afin de mettre en évidence la réalité écologique du secteur de Notre Dame des Landes le plus objectivement et exhaustivement possible. L’idée est d’apporter au dossier un regard scientifique neuf mais surtout complet, non orienté, indiscutable, preuves à l’appui. Plus d’informations : http://naturalistesenlutte.overblog.com/

Soyons honnêtes pour une fois : à la lumière de ce que l'on sait de notre monde d'aujourd'hui, fort de ce que nos erreurs passées sont sensées nous avoir enseigné, comment est-il encore possible de cautionner un tel projet compte tenu de ses enjeux environnementaux ?

Soyons honnêtes pour une fois : à la lumière de ce que l’on sait de notre monde d’aujourd’hui, fort de ce que nos erreurs passées sont sensées nous avoir enseigné, comment est-il encore possible de cautionner un tel projet compte tenu de ses enjeux environnementaux ?

Et au final ? Pour ou contre ?

J’ai fait le choix, par ce bref article, de volontairement extraire du débat toute notion aéronautique et financière. En effet, ces notions plaident, et plaideront de plus en plus contre l’aéroport de Notre Dame des Landes au fur et à mesure que certaines révélations se feront, au fur et à mesure aussi que des langues se délieront, et surtout que l’opinion publique en acceptera les évidences. Voici d’ailleurs un lien sur ce sujet, magnifiquement badigeonné de vitriole, qui a le mérite de parfaitement synthétiser une somme colossale d’arguments : http://www.pierrederuelle.com/notre-dame-des-landes-un-projet-de-1967-pour-repondre-aux-defis-de-notre-temps/. Pour ma part, j’ai choisi de me focaliser sur des aspects que l’on évoque je trouve pas tant que cela au final, en espérant bien sûr que mes mots trouveront un écho chez d’autres. Si je ne me fait guère d’illusions sur l’aspect « minoritaire » que nous représenterons au sein de l’opinion publique, nous, simples amoureux de nature, j’ose encore croire que si la parole nous était donnée, nous serions en mesure de faire les bons choix…

Amoureux jusqu’à la moelle de nature, mais aussi voisin de Notre Dame des Landes pendant 25 ans, ainsi que membre du CéDpa en 2009, je suis bien sûr farouchement opposé à ce futur aéroport ! Je le suis d’autant plus qu’il représente à mes yeux la réponse la plus anachronique et décalée qu’il soit possible d’apporter aux réalités humaines, mais surtout environnementales, qui s’imposent à notre époque. Ce projet comme malheureusement tant d’autres (THT Cotentin / Maine, le TGV Lyon-Turin) est d’un autre temps, en voulant aujourd’hui le passer « en force », ses promoteurs en avouent implicitement les limites au regard des nouvelles priorités qui lentement mais sûrement finissent par s’imposer à notre monde, écologie en tête. Jamais il y a quarante ans qui que ce soit, au risque de passer pour un hérétique, n’aurait imaginé à ce point l’urgence du monde d’aujourd’hui, et de fait l’implication légale autant que morale qui a du s’inscrire jusque dans la constitution française. Je cite : Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’Homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004. Dans quarante ans, que se passera t-il ? Où en serons-nous ? Et si certains « hérétiques » d’aujourd’hui avaient raison ?

Ce que je retiens, pour finir, c’est que cette vision du progrès ne tient pas non plus compte d’un symbole fort, ce « retour vers le futur » qu’a connu plus ou moins malgré lui le bocage de Notre Dame des Landes. Grenelle de l’environnement, directive cadre sur l’eau, trame verte et bleue… Autant de doses coûteuses d’antibiotiques au goût amer -mais rendues aujourd’hui indispensables par nos choix justement d’un autre temps- pour sauver ce que l’on sait désormais être aussi fragiles que nécessaires : la terre, la nature. Peut-être serait-il temps de réaliser qu’à Notre Dame des Landes, comme peut-être dans d’autres régions perdues de France sur le point d’être sacrifiées, certaines solutions éprouvées existent pour tout simplement éviter de tomber malade. Peut-être est-ce là finalement ce qui manque aujourd’hui à ce Progrès que nous espérons tant : une certaine humilité à admettre que pour être tiré vers le haut, il faut commencer par arrêter de piétiner ce qu’il y a en bas.

Il semblerait que les "défenseurs des p'tits oiseaux" n'aient pas eu si tort que ça...

Il semblerait que les « défenseurs des p’tits oiseaux » n’aient pas eu si tort que ça…

Rebondissements !

Une commission du dialogue, mise en place par le gouvernement suite à des émeutes fin 2012 à Notre Dame des Landes, avait pour mission d’apaiser les esprits en entreprenant une médiation avec l’ensemble des partis concernés par le projet. Les choses étaient très claires dès sa création (pas de remise en question du projet d’aéroport, celui-ci devant coute que coute se faire), mais son bilan n’en a pas moins été un véritable coup de massue à son égard : si les différents experts constituant cette commission « politiquement correcte » ne remettent pas en question l’intérêt économique du projet, le collège des experts scientifiques quant à lui n’a pu faire autrement que d’admettre l’ensemble de ses aberrations du point de vue strictement environnemental (études d’impact, dossier des mesures compensatoires), conseillant du même coup « fortement » aux porteurs du projet d’entièrement revoir tout cela de façon infiniment plus pointue et sérieuse. Cette conclusion a ensuite été totalement et intégralement avalisée par la CNPN, le Conseil National de Protection de la Nature, en quelque sorte la « haute autorité » en matière d’environnement, de protection de la biodiversité en France, en lien avec le ministère de l’écologie et du développement durable…

Est-ce pour autant fini ? Probablement pas malheureusement, car parallèlement à ce rapport (étranges coïncidences), non seulement des consignes ont commencé à circuler afin d’inciter officiellement les préfectures et les ministères à avoir des « interprétations facilitatrices des normes pour simplifier et accélérer la mise en oeuvre des projets publics ou privés », mais en plus une révision du code de l’environnement est à l’ordre du jour afin là encore (tout du moins sur le papier) d’en « simplifier » le contenu.

A quoi faut-il s’attendre ? Suite au prochain épisode…

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